À Dubaï comme à Abou Dhabi, l’IA s’installe sans bruit dans les gestes du quotidien: une démarche administrative qui se déroule en quelques minutes, une logistique qui anticipe, une sécurité qui détecte plus tôt. Les Émirats arabes unis misent sur une approche structurée—programmes nationaux, infrastructures de calcul, données mieux gouvernées, recherche et attractivité des talents—pour transformer l’IA en moteur de croissance et de diversification. L’objectif est concret: des services plus fluides, des prévisions plus fiables, des coûts opérationnels réduits et de nouveaux modèles économiques. Ici, l’avenir ne se contente pas d’être annoncé: il est mis en production.
Le hall est frais, presque trop. Dehors, la chaleur colle à la peau; dedans, l’air conditionné dessine une frontière invisible. Au centre, une borne lumineuse affiche un numéro. Je m’attends à un guichet classique, à l’attente, aux piles de papiers. À la place, une employée sourit et glisse: «Votre dossier a déjà été trié par le système.» Elle fait pivoter sa tablette vers moi. Les champs sont remplis. Il ne reste qu’à confirmer. Un clic. Un autre. Terminé.
Ce n’est pas spectaculaire. C’est précisément ce qui frappe. Aux Émirats arabes unis, l’intelligence artificielle avance comme une marée basse: on ne la voit pas arriver, mais tout le rivage change.
Ailleurs, l’IA est souvent un sujet de conférence, une promesse, parfois un slogan. Ici, elle se traite comme un chantier: on fixe des priorités, on finance l’infrastructure, on attire des compétences, on teste vite, on déploie. L’ambition est de faire de l’IA un levier de transformation de l’économie—au service d’une administration plus efficace, d’entreprises plus compétitives et d’une diversification accélérée vers les métiers du savoir.
La logique est simple: l’IA n’est utile que si elle sort du laboratoire. Les Émirats cherchent donc à réduire l’écart entre l’expérimentation et l’exploitation réelle—celle qui améliore un service public, raccourcit une chaîne logistique, rend une prévision plus fiable, ou ouvre un nouveau produit.
Pour qu’un modèle d’IA devienne un outil opérationnel, il faut plus que du code. Il faut des données utilisables, de la puissance de calcul, des réseaux solides, et des équipes capables de mettre en place des boucles de contrôle. C’est là que se joue la course mondiale—et c’est là que les Émirats concentrent leurs efforts.
Dans un espace de coworking, près d’une baie vitrée, un fondateur me montre un tableau de bord. «On mesure tout: latence, erreurs, satisfaction.» Il parle vite, comme si le temps était une ressource comptable. «Si ça marche, on l’étend. Sinon, on corrige.» L’IA, ici, ressemble à une discipline de l’itération: tester, apprendre, industrialiser.
Le pari des Émirats est pragmatique. Les cas d’usage les plus recherchés ne sont pas forcément les plus visibles, mais les plus rentables au quotidien: réduire les temps d’attente, mieux planifier, détecter plus tôt, optimiser les ressources.
Dans la mobilité et la logistique, l’IA aide à prévoir la demande, à optimiser les itinéraires, à fluidifier les opérations. Dans les services, elle peut trier les demandes, proposer des réponses, orienter vers le bon canal. En santé, elle soutient la gestion des capacités, l’imagerie, la planification. Dans l’énergie et l’eau, elle peut améliorer la prévision et l’efficacité—un sujet crucial dans une région où chaque gain d’optimisation compte.
Une responsable opérationnelle résume, en remuant son café: «On ne cherche pas un miracle. On cherche moins d’imprévus.» C’est peut-être la définition la plus honnête de l’IA utile: moins d’imprévus, plus de maîtrise.
Ce qui distingue l’approche émirienne, c’est l’appétit pour l’échelle. Un projet pilote n’est pas une vitrine; il est un test de solidité. S’il prouve sa valeur, l’objectif est d’en faire une plateforme—réutilisable, reproductible, déployable.
Dans une salle de réunion, au-dessus d’une autoroute où les phares dessinent des filets lumineux, j’entends une phrase qui revient comme un refrain: «Standardiser pour porter.» Standardiser les données, les processus, les interfaces. La technique devient stratégie: plus c’est standard, plus c’est déployable.
Plus l’IA touche des domaines sensibles, plus la confiance devient une condition de réussite. Une erreur de tri dans un service client peut être agaçante; une erreur dans une décision critique peut être coûteuse. Il faut donc des garde-fous: supervision humaine, audits, cybersécurité, traçabilité, mécanismes de recours.
L’IA n’est pas un bouton qu’on allume. C’est un organisme qui vit: il faut le surveiller, le nourrir de retours, l’empêcher de dériver. Et surtout, expliquer—aux équipes, aux clients, aux citoyens—comment les décisions sont prises et qui en répond.
Au-delà des écrans, l’enjeu est macroéconomique. En accélérant l’adoption de l’IA, les Émirats veulent attirer des entreprises, créer des emplois qualifiés, développer des services à forte valeur ajoutée et renforcer la compétitivité globale. Cela transforme les compétences recherchées, reconfigure les chaînes de valeur et influence même la manière dont les villes se planifient: connectivité, résilience, rapidité des services deviennent des arguments de localisation.
À la tombée du jour, quand la ville passe de l’éblouissement au cuivre, on voit les tours s’allumer comme des cartes-mères verticales. On pourrait croire à une mise en scène. Mais la vraie mise en scène est ailleurs: dans les centres de données, dans les pipelines de données, dans les modèles qui apprennent. C’est discret. C’est continu. Et c’est ce qui change la donne.
Pour les investisseurs immobiliers, la montée en puissance de l’IA aux Émirats agit comme un accélérateur de demande et un filtre de qualité. Elle influence les typologies gagnantes (centres de données, bureaux premium, logistique moderne), renforce l’importance de l’énergie et de la connectivité, et revalorise les actifs capables d’intégrer des technologies d’exploitation.
Conclusion investisseur: l’IA renforce l’intérêt pour les actifs connectés à l’infrastructure numérique et aux emplois qualifiés. Dans les Émirats, les gagnants immobiliers seront souvent ceux qui combinent localisation, énergie disponible, connectivité et capacité de modernisation technologique—car la valeur se joue désormais autant dans les réseaux que dans les murs.